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Re: L'Ile deserte et autres textes

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+  From: "genet son of genet" <radiogenet@xxxxxxxxxxx>
+  Date: Fri, 08 Feb 2002 05:02:59 +0000
Gilles Deleuze L'Ile déserte et autres textes
Edition préparée par David Lapoujade, Minuit, 416
pp.,
25,50 A.

l n'est pas tout à fait impossible de dire quand, au
juste, un
ouvrier ou un artisan peut «se mettre en propre»,
c'est-à-dire estimer détenir suffisamment de
savoir-faire, de
technique, de ressources, de capital pour pouvoir
fonder une
petite entreprise à lui, produire quelque chose qui
ait
l'empreinte de son talent, sa marque, sa «griffe».
C'est plus
difficile pour un penseur. Quand Platon a-t-il cessé
d'être
l'«apprenti» de Socrate (ou Aristote de Platon,
Malebranche
de Descartes, Marx de Hegel, Heidegger de
Husserl...), à
partir de quelle «accumulation de capital théorique»,
quelle
idée, quelle thèse, quel concept, a-t-il «pensé en
propre»,
est-il passé du statut de répétiteur à celui
d'interprète, et
d'interprète à créateur? L'historien de la
philosophie, en
étudiant concaténations, ruptures et «dépassements»,
éclaire
un tant soit peu ces questions. Mais, avec l'histoire
de la
philosophie, comme l'écrit Gilles Deleuze, «les
philosophes
ont souvent un problème très difficile». «L'histoire
de la
philosophie, c'est terrible, on n'en sort pas
facilement»: on
peut la voir soit sous la forme d'un théâtre, où la
pensée se
déploie en actes, soit sous celle d'une technique de
«collage»
­ «ou même une sériegénie (avec répétition à petites
variantes) comme on voit dans le Pop'Art» ­ capable
de faire
apparaître de nouveaux paysages, mais jamais comme un
«fonds», un arrière-plan dont on se détacherait
progressivement ­ comme c'est par exemple le cas pour
l'histoire des sciences. Le rapport de chaque
philosophe à
l'histoire de la philosophie, et donc aux philosophes
qui l'ont
«formé», est tel que chacun est contemporain de tous
les
autres. Comme l'eût dit Emmanuel Lévinas: en
philosophie,
«tous les livres sont ouverts en même temps sur ma
table».
De sorte qu'il est bien malaisé, dans cet «espace
nomade
sans propriété ni enclos», de repérer nettement la
«singularité», l'apparition de la «nouveauté»,
l'émergence d'un
concept que nul n'avait encore forgé.

C'est à une réflexion de ce type que conduit de prime
abord la
lecture de l'Ile déserte et autres textes de Gilles
Deleuze qui
paraît aujourd'hui même (1) et qui contient la
quasi-totalité
des préfaces, conférences, entretiens, comptes rendus
et
articles écrits entre 1953 et 1974 (d'Empirisme et
subjectivité aux débats qui suivent la parution de
l'Anti-OEdipe), déjà publiés à quelques exceptions
près en
France ou à l'étranger (2), mais ne figurant dans
aucun
ouvrage du philosophe. La question sourd en effet
spontanément: ces textes classés chronologiquement,
qui
sont comme l'accompagnement musical de l'oeuvre,
permettent-ils de «voir» le moment où Deleuze,
lecteur de
Spinoza, de Hume, de Kant, de Nietzsche et Bergson,
est
devenu Deleuze? Rien n'est moins sûr. Mais ils
donnent bien
des indications sur la façon dont naît, lentement, un
grand
philosophe (si est tel, comme le Deleuze le dit
(1956) à
propos de Bergson, «celui qui crée de nouveaux
concepts»,
dépassant «les dualités de la pensée ordinaire» et
donnant
«aux choses une vérité nouvelle, une distribution
nouvelle,
un découpage extraordinaire»).

Deleuze, en s'arrêtant sur certains moments clés de
la
tradition philosophique (le matérialisme de Lucrèce,
le
panthéisme de Spinoza, l'empirisme de Hume, le
vitalisme de
Bergson, a voulu, dans ses ouvrages majeurs, proposer
une
vision du réel comme multiplicité de plans devant
lesquels
les dualismes classiques (sujet/monde,
matière/esprit) se
révèlent inopérants. Sa critique du dualisme n'était
pas
seulement méthodologique, mais s'appuyait sur une
métaphysique vitaliste qu'il «reprenait» de Bergson
(élan
vital) et de Nietzsche (volonté de puissance, éternel
retour),
en valorisant une pensée qui ne fasse pas apparaître
la
positivité, telle la pensée hegelienne, de la
négation de la
négation, mais soit une pure «affirmation», un oui
inconditionné à l'existence et à la vie. Dans l'Ile
déserte et
autres textes, on relit un entretien avec Jeannette
Colombel
(la Quinzaine littéraire, 1er-15 mars 1969) dans
lequel
Deleuze traduit dans les termes les plus simples
cette
«opération» philosophique: «Spinoza ou Nietzsche sont
des
philosophes dont la puissance critique et
destructrice est
inégalable, mais cette puissance jaillit toujours
d'une
affirmation, d'une joie, d'une exigence de la vie
contre ceux
qui la mutilent et la mortifient. Pour moi, c'est la
philosophie même.» Eh bien, c'est cela qui montre la
façon
dont Deleuze est «né» ou... n'a pas arrêté de naître:
en disant
oui, en disant oui à ses «maîtres publics» et ses
«maîtres
privés» («tristesse des générations sans "maîtres"»,
dit-il),
aux oeuvres classiques qui l'informaient et qu'il
informait, à
ce devant quoi le discours philosophique fait
(faisait) le plus
souvent la sourde oreille, «le nouveau roman, les
livres de
Gombrowicz, les récits de Klossowski, la sociologie
de
Lévi-Strauss, le théâtre de Genet et de Gatti, la
philosophie
de la "déraison" que Foucault élabore...».

Rétrospectivement, on n'est guère étonné que Deleuze
écrive sur «Raymond Roussel ou l'horreur du vide»,
«la
Philosophie de la Série Noire», la peinture de Gérard
Fromanger, l'«écriture stroboscopique» d'Hélène
Cixous,
ou la distinction que font les géographes entre les
îles
océaniques, originaires, essentielles, et les îles
continentales, accidentelles, dérivées («les unes
nous
rappellent que la mer est sur la terre, profitant du
moindre
affaissement des structures les plus hautes, les
autres que la
terre est encore là, sous la mer, et rassemble ses
forces pour
crever la surface»). Mais probablement est-ce sous un
«voile d'ignorance» qu'il faut lire le présent
recueil pour
apercevoir le «travail de l'affirmation», qui n'est
naturellement pas une façon de dire oui à tout, dans
une
sorte de syncrétisme benêt (il s'agit de Gilles
Deleuze!),
mais, dirait-on, une «posture de la pensée»,
réussissant à
se situer à l'endroit même où la pensée de l'autre
laisse
échapper son «air pur», sa plus grande «complexité»,
les
plans de sa construction, ses «noeuds», bref sa
«nouveauté» en train d'émerger. «Aucun livre contre
quoi
que soit n'a jamais d'importance, écrit Deleuze;
seuls
comptent les livres "pour" quelque chose de nouveau,
et qui
savent le produire».

On comprendra mieux dès lors comment Deleuze en 1964
peut intituler «Il a été mon maître» un article
(Arts, 1964)
consacré à Jean-Paul Sartre (qui venait de refuser le
prix
Nobel): «Au moment où nous arrivons à l'âge d'homme,
nos
maîtres sont ceux qui nous frappent d'une radicale
nouveauté, ceux qui savent inventer une technique
artistique ou littéraire et trouver les façons de
penser
correspondant à notre modernité, c'est-à-dire à nos
difficultés comme à nos enthousiasmes diffus. Nous
savons
qu'il n'y a qu'une valeur d'art, et même de vérité:
la
«première main", l'authentique nouveauté de ce qu'on
dit,
la "petite musique" avec laquelle on le dit. Sartre
fut cela
pour nous (pour la génération de vingt ans à la
Libération). (...) Au moins Sartre nous permet-il
d'attendre
vaguement des moments futurs, des reprises où la
pensée
se reformera et refera ses totalités, comme puissance
à la
fois collective et privée. C'est pourquoi Sartre
reste notre
maître.» Nombreuses sont les pages où Deleuze exprime
son
admiration pour ses professeurs, Jean Hyppolite,
Maurice de
Gandillac ou Georges Canguilhem, pour l'oeuvre,
encore
aujourd'hui méconnue, de Gilbert Simondon, pour la
«méthode structurale-génétique» grâce à laquelle
Martial
Gueroult a renouvelé l'histoire de la philosophie et
la lecture
de Spinoza, pour le travail de Félix Guattari, avant
qu'il ne
devienne son ami et le coauteur de l'Anti-OEdipe, ou
pour
Michel Foucault...

Il est évidemment bien d'autres manières de lire
l'Ile déserte
et autres textes, attentives à l'influence de l'«air
du temps»,
au contexte historique et idéologique surdéterminant
la
position de Deleuze par rapport au marxisme, au
structuralisme, à Althusser, à l'idée de révolution,
ou sa
propre action militante au sein du Groupe
d'information sur
les prisons (GIP), formé en 1970 à l'initiative de
Daniel
Defert et Michel Foucault. Il est peu probable
cependant
qu'on puisse y découvrir un «itinéraire», si on
entend par là
des lignes qui, même en zigzaguant, vont de A à B.
Plutôt une
terre «sans propriété ni enclos», que Deleuze nomade
parcourt en tous sens, de «Oui» en «Oui». Un peu
comme le
Zarathoustra de Nietzsche. Pas l'âne de Zarathoustra,
qui croit
qu'affirmer c'est porter (les valeurs de la
traditions, le poids
du réel, le faix des idées reçues). Mais Zarathoustra
lui-même, le «Oui» de Zarathoustra, qui «sait
qu'affirmer
signifie au contraire alléger, décharger ce qui vit,
danser,
créer».

(1) Les textes de la période 1975-1995 seront repris
dans un
deuxième volume, en préparation: Deux régimes de fous
et
autres textes.

(2) Sont respectés les souhaits de Deleuze: pas de
textes
antérieurs à 1953, pas de publications posthumes ou
d'inédits.

A signaler que le Magazine littéraire consacre son
numéro
de février à Gilles Deleuze: un dossier complet,
assez
remarquable.






>From: Bernard Goulet <b.goulet@xxxxxxx>
>Reply-To: deleuze-guattari@xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx
>To: deleuze-guattari@xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx
>Subject: L'Ile deserte et autres textes
>Date: Thu, 7 Feb 2002 16:14:33 +0100
>
>Deleuze, premiers plans




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