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Abdelwahab Meddeb
Poitiers, 1993
Né en 1946 à Tunis, Abdelwahab Meddeb, qui vit à Paris, écrit en français. Il a été conseiller littéraire aux Editions Sindbad de 1974 à 1988 et dirige depuis 1990 la revue Intersignes. Il traduit de l'arabe des oeuvres classiques (notamment soufies) et modernes.
Il a publié :
Talismano, Christian Bourgois, 1979 (rééd. Sindbad, 1987).
Phantasia, Sindbad, 1986,
Tombeau d'Ibn Arabi, Noël Blandin, 1987,
Les dits de Bistami, Fayard, 1989,
La Gazelle et l'enfant, Actes Sud Papiers, 1992 et
Sohrawardi, Récit de l'exil occidental, Fata Morgana, 1992.
Entretien avec Abdelwahab Meddeb
Abdelwahab Meddeb, pouvez-vous tout d'abord nous parler de votre choix d'écrire en français ?
C'est une question qui m'est souvent posée. Et les réponses que je donne ne me satisfont pas. Je signale simplement la découverte d'une langue, l'amour pour cette langue. Je voudrais pour commencer atténuer l'importance de la langue maternelle. L'apprentissage et la maîtrise la concernent aussi. La première langue que j'ai parlée est celle des femmes, grand-mères, mères, tantes, laveuses, domestiques. La plupart étaient analphabètes, mais on comptait parmi elles des femmes de grande culture. C'étaient les transmetteuses du conte, de la poésie orale, des proverbes. Leur langue était riche, sertie d'expressions figées. Ces femmes parlaient le dialecte de Tunis, parfois confronté à des variantes d'accent et de lexique, dues à une appartenance régionale ou minoritaire, s'ajoutant à la tribu par les alliances, l'amitié, le clientélisme ou la servitude. J'avais appris à parler très vite, très jeune. Mais cette précocité n'avait jamais chassé une tendance à la dyslexie, à la confusion des mots, à leur détournement de l'usage figé, à cause d'une défaillance de la mémoire littérale et de sa compensation par la construction analogique. C'est ici, dans cette structure originelle que je situe la source de ma vocation d'écrire. Cette indécision, cette imprécision (qui engendrent le détournement) instaurent un rapport à la langue certes obscur mais aussi inventif, performant.
A l'âge de quatre ans, j'avais découvert ce que j'appelle la langue paternelle, à côté de la langue maternelle. C'était mon père en personne qui m'avait appris le Coran. Cet arabe coranique obscurcissait et fertilisait davantage mon rapport à la langue. C'était une langue à la fois étrangère et familière. En récitant les versets du Livre Saint, j'avais l'impression de cheminer dans une forêt touffue, sombre, parsemée de clairières, de puits de lumière. J'y reconnaissais nombre de mots appartenant à la langue maternelle. Alors la lecture en devenait poétique : avec les mots connus, l'imagination fabriquait un sens qui n'était pas porté par le texte. Ainsi le premier rapport avec l'étrangeté linguistique était relatif et interne à la diglossie de l'arabe.
A l'âge de six ans, j'apprenais le français à l'école. L'opacité radicale de cette langue me terrorisait. L'apprentissage scolaire correspondait à la première expérience de l'altérité. En m'initiant aux mots de la langue étrangère, je rencontrais des personnes n'appartenant pas à la tribu. Ainsi ma première sortie s'était accordée avec la rencontre d'une autre langue incarnée par une institutrice française, plus précisément corse, mariée avec un Tunisien. Le nom arabe de l'étrangère n'abolissait pas la distance. Et le rapport à la langue s'était trouvé plus obscurci encore. C'est dans cet obscurcissement que se réalisait la sacralisation de la langue. L'institutrice était la pythie qui proférait l'énigme. A moi d'inventer le sens de ses syllabes, éclairé par le geste et le contexte. C'était comme si je me trouvais engagé dans une opération semblable à celle que réclamait la langue paternelle. Semblable, mais plus exacerbée, plus aiguë, plus systématique, plus radicale. L'invention d'un sens inaugural et d'un rythme unique étant l'horizon de l'écriture, peut-être faut-il revenir à ce commencement pour éclairer le choix du français comme langue d'écriture. Puisque c'est dans cette langue que furent portées à l'extrême l'obscurité et la capacité d'invention qu'elle accompagne.
Telle serait donc la chronique de mes langues si l'on se limitait à la première scène. Pour le reste, il n'y avait que défi de maîtrise. Assez vite, l'arabe et le français se bousculaient en égale concurrence face à ce même défi. L'apprentissage est infini. Le grignotage ne cesse pas. Jusqu'à ce jour, je rencontre des mots et des constructions inconnus dans l'une et l'autre langue. Je continue encore d'ajuster le rapport entre le mot et la chose, d'en jauger l'intervalle. La décision d'entrer en écriture ne devient effective que lorsqu'on n'est plus obsédé par la loi de la langue. Acquise dans la violence, il convient de la secouer avec autant de violence si elle vient à étouffer la scansion par laquelle vous auriez à dire l'unique et l'imprenable qui vous habitent.
[...]
Où se situe votre projet, entre vos visées littéraires, philosophiques, religieuses et politiques ? Le littéraire, par exemple, est-il l'instrument d'une ambition mystique, ou bien est-ce l'inverse ?
Je me situe entre les langues, entre les cultures, entre les territoires, entre les continents, entre les genres enfin. Je voudrais retrouver le livre total qu'a rencontré la polygraphie médiévale, celle d'Ibn Arabi ou de Dante. L'oeuvre poétique de ce dernier est aussi philosophique, politique, religieuse. Je vois deux dimensions dans la littérature. C'est d'abord le témoignage d'une idiosyncrasie, comme dirait Nietzsche. Or c'est un corps qui incarne l'idiosyncrasie. Ecrire le corps c'est ce qu'a fait Montaigne, notamment dans son Voyage d'Italie qui décrit les sensations du corps entre ce qu'il ingurgite et ce qu'il rejette. De cette constance physique, s'instaure tout un rapport entre le visible et l'invisible. J'y repère le phénomène de la transformation, des métamorphoses. Ainsi par la description de menus détails concernant le dysfonctionnement physiologique (et son corollaire la douleur), le corps prend la taille du cosmos. Avec Proust, l'écriture s'attache aussi à dire l'invisible en traquant en ses moindres nuances le cheminement de l'émotion et du sentiment dans les organes. Michaux, à sa façon, élargit le corps à l'échelle d'une géographie et actualise l'analogie traditionnelle entre microcosme et macrocosme. C'est dans cette direction que je rencontre la mystique et non pas dans les convictions théologales qu'elle diffuse, ni dans la disparition du moi dans l'union. La mystique témoigne de l'expérience de l'excès et de la démesure qui passe par un corps jouissant, souffrant. Elle dit la passion d'une manière physique, sexuelle même, et non point éthérée ou négatrice du corps comme le croit le sens commun.
La littérature propose aussi la mise en fiction d'un modèle théorique. En mettant en branle par la fiction une série d'enjeux qui ont trait au politique, au théologique, à la langue, à la philosophie, à l'histoire, La Divine Comédie est une oeuvre totale ; elle n'est pas seulement poétique (comme y invitent la norme prosodique à laquelle elle obéit et la prééminence de la vision et de l'image) ; elle annonce en effet le roman qui relancera cette série d'enjeux sur un mode plus explicite et jusqu'à la poétique de l'hétérogène.
Novalis disait qu'il vaut mieux pour l'écrivain de commencer obscur, alambiqué, complexe pour finir limpide, simple, cristallin. Reconnaîtrais-je en cette trajectoire mon propre itinéraire ? En effet, après Talismano et Phantasia, deux oeuvres complexes et obscures, j'ai voulu avec Tombeau d'Ibn Arabi retrouver la simplicité et l'unité du genre. Mais, même dans cette oeuvre homogène et peut-être apaisée, les rudiments du personnage et d'une temporalité romanesque (qui s'insinue dans l'accumulation des instants et des stances) apparaissent en compagnie d'une intention théorique illustrée à travers l'assimilation de la trace au signe dans la poétique du désert. Ajoutez-y le corps enregistrant ses états de braise, ses pénuries et ses fulgurances et vous retrouverez les deux dimensions qui, de mon point de vue, caractérisent la littérature et donnent aux genres leur communauté.
L'attention portée au corps, c'est aussi pour vous le souci du rythme, de l'oralité.
Pas de l'oralité, mais de la voix qui ranime le texte inerte, qui le vivifie à l'épreuve du souffle, le ramenant à la scansion qui réoriente ma langue d'écriture vers mon site d'origine. Le rapport de la voix et de la lettre fonde la métaphysique et l'esthétique en Islam. Au commencement de la geste islamique, l'Ange ordonne au Prophète de réciter ou de lire (c'est le même mot en arabe). Par cet acte est née la révélation coranique. Cette manifestation inaugurale de la lettre est célébrée par le tracé ou par la voix. Au calligraphe, au psalmiste d'en éveiller la résonance. Chaque lettre transcrite attend la voix qui la rendrait vive. Sinon, elle resterait lettre morte, ou au moins orpheline, esseulée.
Cette concomitance du vivant et de la mort, cet anéantissement toujours possible, nous les retrouvons bien sûr dans l'écriture du désir.
Si Dieu est, il se manifeste dans la femme. La transe et l'extase ne disent pas autre chose. La contemplation du divin se réalise dans la jouissance féminine et ses débordements. D'où le besoin pour l'homme de tester la posture féminine et de déborder à son tour les limites de sa propre jouissance. C'est dans l'expérience de l'excès, je veux dire du sexe, que nous émergeons du coma cosmique et que nous entrons dans l'autre temps, duquel nous risquons de ne plus revenir. Il faut bien admettre que dès que nous touchons aux limites nous frôlons la mort.
En outre, dire l'excès, la démesure, nommer le sexe, réclamer son intensité dans la littérature arabe est très important aujourd'hui. Les Arabes ont oublié leur grande tradition amoureuse et la crudité avec laquelle leurs ancêtres se sont exprimés. Comme on le sait, dans la passion, dans le sexe, dans la jouissance, la distinction entre le sublime et la pornographie est démentie. Pensez à l'Extase de Sainte-Thérèse du Bernin : elle est les deux ensemble. Le sexe et le blasphème sont d'excellents antidotes à la consternante pudibonderie des Arabes actuels, eux dont les ancêtres avaient la saine réputation d'être charnels. C'était en cette disposition qu'ils cultivaient leur orgueil, lequel fascinait les étrangers. Et aujourd'hui, les sociétés arabes et islamiques tendent vers un ordre moral irrespirable, infréquentable, révélant l'oubli ou l'incompréhension de leurs propres valeurs traditionnelles.
L'architecture, la ville occupent une grande place dans vos romans.
Oui, la marche dans la ville, l'errance dans le labyrinthe. Un corps en mouvement, de ville en ville, décline une métaphore de l'écriture. Le rapport entre marche et écriture a une généalogie prestigieuse, des péripatéticiens jusqu'à Rousseau. Le texte est scandé par les pas, la pensée est tissée dans la marche. Parfois l'oeil déroute la logique du texte et se laisse prendre au piège des monuments et de leur beauté. C'est une façon d'honorer le culte de l'ancien et l'entretien avec les morts du haut de notre prestigieuse modernité. L'espace m'émeut par le rapport, le nombre, le rythme que procurent l'ombre et la lumière, le clos et l'ouvert, l'aveugle et l'ajouré. Dans l'architecture, les accords et les discords de la musique deviennent visibles.
Puis les exemples architecturaux m'aident à privilégier la continuité plutôt que la rupture pour ce qui concerne le rapport de l'Islam à la Méditerranée. La maison arabe dérive de la maison romaine. L'atrium est l'ancêtre du patio. Les thermes ont trouvé une descendance dans le hammam. Je pourrais citer bien d'autres exemples, moins généraux, plus techniques. Je rappelerai un seul : la réalisation parfaite du plan centré inauguré par l'orchestra du théâtre grec (au VIe siècle av. J.C.) a lieu dans la mosquée d'Omar, à Jérusalem, sur l'esplanade du Temple (VIIe siècle ap. J.C.). L'exemple architectural m'apporte l'argument décisif qui confirme la construction de mon oeuvre, non pas dans une quelconque quête d'assiégé, non pas à l'intérieur de cette dichotomie entre Orient et Occident, entre Nord et Sud, entre Islam et Europe, mais bien dans le croisement, le déplacement, la circulation, la mutation des formes et des idiomes.
Entretien réalisé par Jabbar Yassin Hussin et Xavier Person (in la plaquette Abdelwahab Meddeb).
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ots appartenant à la langue maternelle. Alors la lecture en devenait poétique : avec les mots connus, l'imagination fabriquait un sens qui n'était pas porté par le texte. Ainsi le premier rapport avec l'étrangeté linguistique était relatif et interne à la diglossie de l'arabe.<BR>A l'âge de six ans, j'apprenais le français à l'école. L'opacité radicale de cette langue me terrorisait. L'apprentissage scolaire correspondait à la première expérience de l'altérité. En m'initiant aux mots de la langue étrangère, je rencontrais des personnes n'appartenant pas à la tribu. Ainsi ma première sortie s'était accordée avec la rencontre d'une autre langue incarnée par une institutrice française, plus précisément corse, mariée avec un Tunisien. Le nom arabe de l'étrangère n'abolissait pas la distance. Et le rapport à la langue s'était trouvé plus obscurci encore. C'est dans cet obscurcissement que se réalisait la sacralisation de la langue. L'institutrice était la pythie qui proférait l'énigme. A moi d'inventer le sens de ses syllabes, éclairé par le geste et le contexte. C'était comme si je me trouvais engagé dans une opération semblable à celle que réclamait la langue paternelle. Semblable, mais plus exacerbée, plus aiguë, plus systématique, plus radicale. L'invention d'un sens inaugural et d'un rythme unique étant l'horizon de l'écriture, peut-être faut-il revenir à ce commencement pour éclairer le choix du français comme langue d'écriture. Puisque c'est dans cette langue que furent portées à l'extrême l'obscurité et la capacité d'invention qu'elle accompagne.<BR>Telle serait donc la chronique de mes langues si l'on se limitait à la première scène. Pour le reste, il n'y avait que défi de maîtrise. Assez vite, l'arabe et le français se bousculaient en égale concurrence face à ce même défi. L'apprentissage est infini. Le grignotage ne cesse pas. Jusqu'à ce jour, je rencontre des mots et des constructions inconnus dans l'une et l'autre langue. Je continue encore d'ajuster le rapport entre le mot et la chose, d'en jauger l'int
ervalle. La décision d'entrer en écriture ne devient effective que lorsqu'on n'est plus obsédé par la loi de la langue. Acquise dans la violence, il convient de la secouer avec autant de violence si elle vient à étouffer la scansion par laquelle vous auriez à dire l'unique et l'imprenable qui vous habitent.<BR></FONT></P>
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<P><FONT face=Palatino color=black></FONT><FONT face=Palatino color=#427342>Où se situe votre projet, entre vos visées littéraires, philosophiques, religieuses et politiques ? Le littéraire, par exemple, est-il l'instrument d'une ambition mystique, ou bien est-ce l'inverse ?<BR></FONT><FONT face=Palatino color=black>Je me situe entre les langues, entre les cultures, entre les territoires, entre les continents, entre les genres enfin. Je voudrais retrouver le livre total qu'a rencontré la polygraphie médiévale, celle d'Ibn Arabi ou de Dante. L'oeuvre poétique de ce dernier est aussi philosophique, politique, religieuse. Je vois deux dimensions dans la littérature. C'est d'abord le témoignage d'une idiosyncrasie, comme dirait Nietzsche. Or c'est un corps qui incarne l'idiosyncrasie. Ecrire le corps c'est ce qu'a fait Montaigne, notamment dans son Voyage d'Italie qui décrit les sensations du corps entre ce qu'il ingurgite et ce qu'il rejette. De cette constance physique, s'instaure tout un rapport entre le visible et l'invisible. J'y repère le phénomène de la transformation, des métamorphoses. Ainsi par la description de menus détails concernant le dysfonctionnement physiologique (et son corollaire la douleur), le corps prend la taille du cosmos. Avec Proust, l'écriture s'attache aussi à dire l'invisible en traquant en ses moindres nuances le cheminement de l'émotion et du sentiment dans les organes. Michaux, à sa façon, élargit le corps à l'échelle d'une géographie et actualise l'analogie traditionnelle entre microcosme et macrocosme. C'est dans cette direction que je rencontre la mystique et non pas dans les convictions théologales qu'elle diffuse, ni dans la disparition du moi dans l'union. La mystique témoigne de l'expérience de l'excès et de la démesure qui passe par un corps jouissant, souffrant. Elle dit la passion d'une manière physique, sexuelle même, et non point éthérée ou négatrice du corps comme le croit le sens commun. <BR>La littérature propose aussi la mise en fiction d'un modèle théorique. En metta
nt en branle par la fiction une série d'enjeux qui ont trait au politique, au théologique, à la langue, à la philosophie, à l'histoire, La Divine Comédie est une oeuvre totale ; elle n'est pas seulement poétique (comme y invitent la norme prosodique à laquelle elle obéit et la prééminence de la vision et de l'image) ; elle annonce en effet le roman qui relancera cette série d'enjeux sur un mode plus explicite et jusqu'à la poétique de l'hétérogène.<BR>Novalis disait qu'il vaut mieux pour l'écrivain de commencer obscur, alambiqué, complexe pour finir limpide, simple, cristallin. Reconnaîtrais-je en cette trajectoire mon propre itinéraire ? En effet, après Talismano et Phantasia, deux oeuvres complexes et obscures, j'ai voulu avec Tombeau d'Ibn Arabi retrouver la simplicité et l'unité du genre. Mais, même dans cette oeuvre homogène et peut-être apaisée, les rudiments du personnage et d'une temporalité romanesque (qui s'insinue dans l'accumulation des instants et des stances) apparaissent en compagnie d'une intention théorique illustrée à travers l'assimilation de la trace au signe dans la poétique du désert. Ajoutez-y le corps enregistrant ses états de braise, ses pénuries et ses fulgurances et vous retrouverez les deux dimensions qui, de mon point de vue, caractérisent la littérature et donnent aux genres leur communauté.<BR></FONT></P>
<P><FONT face=Palatino color=black></FONT><FONT face=Palatino color=#427342>L'attention portée au corps, c'est aussi pour vous le souci du rythme, de l'oralité.</FONT><FONT face=Palatino color=black><BR>Pas de l'oralité, mais de la voix qui ranime le texte inerte, qui le vivifie à l'épreuve du souffle, le ramenant à la scansion qui réoriente ma langue d'écriture vers mon site d'origine. Le rapport de la voix et de la lettre fonde la métaphysique et l'esthétique en Islam. Au commencement de la geste islamique, l'Ange ordonne au Prophète de réciter ou de lire (c'est le même mot en arabe). Par cet acte est née la révélation coranique. Cette manifestation inaugurale de la lettre est célébrée par le tracé ou par la voix. Au calligraphe, au psalmiste d'en éveiller la résonance. Chaque lettre transcrite attend la voix qui la rendrait vive. Sinon, elle resterait lettre morte, ou au moins orpheline, esseulée.<BR><BR></FONT><FONT face=Palatino color=#427342>Cette concomitance du vivant et de la mort, cet anéantissement toujours possible, nous les retrouvons bien sûr dans l'écriture du désir. </FONT><FONT face=Palatino color=black><BR>Si Dieu est, il se manifeste dans la femme. La transe et l'extase ne disent pas autre chose. La contemplation du divin se réalise dans la jouissance féminine et ses débordements. D'où le besoin pour l'homme de tester la posture féminine et de déborder à son tour les limites de sa propre jouissance. C'est dans l'expérience de l'excès, je veux dire du sexe, que nous émergeons du coma cosmique et que nous entrons dans l'autre temps, duquel nous risquons de ne plus revenir. Il faut bien admettre que dès que nous touchons aux limites nous frôlons la mort.<BR>En outre, dire l'excès, la démesure, nommer le sexe, réclamer son intensité dans la littérature arabe est très important aujourd'hui. Les Arabes ont oublié leur grande tradition amoureuse et la crudité avec laquelle leurs ancêtres se sont exprimés. Comme on le sait, dans la passion, dans le sexe, dans la jouissance, la distinction entre le sub
lime et la pornographie est démentie. Pensez à l'Extase de Sainte-Thérèse du Bernin : elle est les deux ensemble. Le sexe et le blasphème sont d'excellents antidotes à la consternante pudibonderie des Arabes actuels, eux dont les ancêtres avaient la saine réputation d'être charnels. C'était en cette disposition qu'ils cultivaient leur orgueil, lequel fascinait les étrangers. Et aujourd'hui, les sociétés arabes et islamiques tendent vers un ordre moral irrespirable, infréquentable, révélant l'oubli ou l'incompréhension de leurs propres valeurs traditionnelles.<BR><BR></FONT><FONT face=Palatino color=#427342>L'architecture, la ville occupent une grande place dans vos romans.</FONT><FONT face=Palatino color=black><BR>Oui, la marche dans la ville, l'errance dans le labyrinthe. Un corps en mouvement, de ville en ville, décline une métaphore de l'écriture. Le rapport entre marche et écriture a une généalogie prestigieuse, des péripatéticiens jusqu'à Rousseau. Le texte est scandé par les pas, la pensée est tissée dans la marche. Parfois l'oeil déroute la logique du texte et se laisse prendre au piège des monuments et de leur beauté. C'est une façon d'honorer le culte de l'ancien et l'entretien avec les morts du haut de notre prestigieuse modernité. L'espace m'émeut par le rapport, le nombre, le rythme que procurent l'ombre et la lumière, le clos et l'ouvert, l'aveugle et l'ajouré. Dans l'architecture, les accords et les discords de la musique deviennent visibles.<BR>Puis les exemples architecturaux m'aident à privilégier la continuité plutôt que la rupture pour ce qui concerne le rapport de l'Islam à la Méditerranée. La maison arabe dérive de la maison romaine. L'atrium est l'ancêtre du patio. Les thermes ont trouvé une descendance dans le hammam. Je pourrais citer bien d'autres exemples, moins généraux, plus techniques. Je rappelerai un seul : la réalisation parfaite du plan centré inauguré par
l'orchestra du théâtre grec (au VIe siècle av. J.C.) a lieu dans la mosquée d'Omar, à Jérusalem, sur l'esplanade du Temple (VIIe siècle ap. J.C.). L'exemple architectural m'apporte l'argument décisif qui confirme la construction de mon oeuvre, non pas dans une quelconque quête d'assiégé, non pas à l'intérieur de cette dichotomie entre Orient et Occident, entre Nord et Sud, entre Islam et Europe, mais bien dans le croisement, le déplacement, la circulation, la mutation des formes et des idiomes.<BR></FONT></P>
<P><FONT face=Palatino>Entretien réalisé par Jabbar Yassin Hussin et Xavier Person (in la plaquette </FONT><FONT face=Palatino color=#426339>Abdelwahab Meddeb</FONT><FONT face=Palatino>).</FONT></P></TD></TR></TBODY></TABLE></TD></TR></TBODY></TABLE></DIV><BR><BR><p><hr SIZE=1>
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